Table des matières
L'IA vient perturber un web déjà saturé
Commençons par un panorama de la situation de l'Internet aujourd'hui.
Le temps passé devant Internet a presque atteint son maximum mondial
Sur 8 milliards d'humains, environ 5 milliards et demi utilisent Internet (source) - ce qui laisse somme toute peu de marge de progression : on atteindra probablement la saturation mondiale d'ici quelques décennies.
Les internautes passent en moyenne presque 7h par jour sur le web (au travail comme à la maison).
Là aussi, on approche de la saturation car il y a d'autres choses à faire dans la vie : sur les 24h disponibles d'une journée,
- 8h en moyenne sont occupées par le sommeil
- on passe environ 1 ou 2h à manger et boire - plutôt 2h en France (source)
- et environ 3h devant la télé en France et d'autres pays occidentaux (source)
- comptons encore environ 1h pour la toilette et les tâches ménagères

Ainsi, sur les 10h restantes, avec 7h déjà occupées par le web, la consommation d'Internet a déjà trouvé sa limite et ne peut croître que dans les sociétés peu informatisées, comme les sociétés africaines (le pays le moins connecté, à part la Corée du Nord où le net est tout simplement interdit, est la République centrafricaine, avec environ 10% de personnes connectées). Les sociétés connectées le sont, elles, déjà à environ 95%.
Le nombre de sites et de pages web est déjà astronomique
Il existe environ 2 milliards de sites web, dont environ 200 millions sont réellement actifs.
2 000 000 000 !
Je ne trouve pas de statistique sur le nombre de pages web existantes. Un site web peut avoir entre 1 page et - rarement - des millions. Si la moyenne se situe probablement entre 10 et 100, le nombre de pages web existantes en 2024 serait donc entre 20 et 200 milliards.
200 000 000 000 !
Donc, peu de marge de croissance de la consommation
Autant dire qu'avant même l'émergence des IA génératives, le web est déjà dans un état de saturation :
- la consommation ne peut plus progresser dans les sociétés connectées
- sur tous sujets il existe une pléthore de sites, beaucoup plus qu'il n'y en a besoin : Google trouve des centaines ou des milliers de résultats même pour des mots-clés de niche, or seuls les quelques résultats du top 10 obtiennent réellement du trafic
- une stat d'Ahrefs a montré qu'environ 96% des pages web obtiennent 0 ou quelques clics par mois - donc une grande partie du web est d'ores et déjà bonne pour la poubelle
Explosion des IA génératives et démocratisation de la puissance éditoriale
L'IA générative arrive donc dans un contexte où... on n'en a aucun besoin.
Elle va faire exploser l'offre, alors même que la demande n'a guère de marge pour progresser - cette dernière ne peut, grosso modo, que doubler alors que l'IA peut générer des contenus à l'infini. Voyons cela de plus près.
Multiplication des modèles de langage (LLM)
Depuis l'explosion médiatique de ChatGPT3 en 2022, l'offre de génération de texte par intelligence artificielle s'est rapidement développée.
D'une part, les modèles de langage (LLM) eux-mêmes se sont multipliés : en plus de ChatGPT d'OpenAI, il y a LLaMa (Meta), Claude (Anthropic), Gemini (Google), Mistral et Mixtral (Mistral AI), et des dizaines d'autres moins connus.
Prolifération des applications utilisant des LLMs
D'autre part, les applications de type SaaS (software as a service, un type d'entreprise où un logiciel délivre un service à la demande) prolifèrent : plusieurs d'entre elles se proposent de vous mâcher le travail de rédaction et de conception éditoriale, en vous donnant le choix entre des types de texte :
- un email
- un article optimisé SEO
- un article à but marketing écrit avec la méthode AIDA
- un plan d'article
- une publication de réseau social
- un communiqué de presse
- un contrat
- un résumé
- etc etc
Génial, pas vrai ?
Du jour au lendemain, quelqu'un qui ne savait rien écrire peut soudain tout écrire.
Flippant, pas vrai ?
Du jour au lendemain, des milliards d'humains qui n'étaient compétents en presque rien peuvent produire et publier des contenus générés par IA, sur toutes sortes de sujets où ils et elles n'ont aucune compétence, aucun recul, aucune distance critique, aucun savoir personnel, aucune expertise.
Je peux, si je veux,
- créer une encyclopédie automatique de la cancérologie,
- un manuel de fabrication de catamarans,
- une histoire de l'élevage de lombrics ;
- je peux créer 666 millions de récits de porno audio,
- de vidéos de chats volants
- ou de recettes de cuisine afghane.
Sans rien y connaître, sans même savoir de quoi il s'agit.
Putain, me voilà super puissant, et totalement inutile.
Capable d'écrire à l'infini du texte infiniment dévalué.
Or, l'IA fait exploser la production culturelle à l'infini
Combien un utilisateur de ChatGPT4 peut produire de texte par jour
Les utilisateurs payants de ChatGPT40 (abonnement à $20) peuvent envoyer 40 messages par 3h.
Imaginons donc qu'un tel utilisateur l'utilise toute la journée. Comptons une journée de 15h, ça nous fait 5 blocs de 3h donc 5 x 40 = 200 messages.
Imaginons que chaque message est un prompt de type "rédige un article de 500 mots".
Le coût du web humain
Donc, 200 réponses de ChatGPT en 500 mots, ça nous donne 100 000 mots par jour.
C'est à peu près la taille d'un roman de 150 à 200 pages, que j'écrivais en 1 ou 2 ans quand j'étais romancier.
Rédacteur web, ma productivité fait des pointes à 7 000 mots par jour, quand je maîtrise bien le sujet ; c'est un gros chiffre car sur des thèmes compliqués sur lesquels on doit d'abord se documenter, on plafonne plutôt à 2 000 mots par jour.
ChatGPT est donc environ 15 fois plus productif qu'un rédacteur web très performant, ou 50 fois plus performant qu'un rédacteur sur un thème corsé.
Et ça, ce n'est qu'en utilisant la version grand-public.
Une production de mots virtuellement infinie
En effet, on peut faire tourner un modèle jour et nuit sans aucune limite de tokens - seul le budget s'impose comme facteur limitant. (Et à terme, l'énergie et les matériaux de construction des datacenters...)
Et donc on peut produire, à volonté, 1 million de mots par jour, ou 10 millions, ou 666 milliards, soyons fous. Si on y met les moyens, on peut produire la même quantité d'information que le web actuel, en un mois, en une semaine, en un jour.
Et donc l'IA générative agissant sur ordre de l'humanité peut produire, à volonté, une infinité de mots par jour ; infiniment plus qu'elle n'aura de temps pour les lire.
Vous voyez le problème ?
Une économie du web où la production augmente de manière exponentielle, tandis que la demande stagne, aboutit à une dévaluation exponentielle du web.
Vers la saturation de la demande par l'infinité de l'offre
Il y a diverses manières d'évaluer les ressources, de compter les richesses. On peut compter en argent : les choses comme le temps se mesurent à cette aune.
Il existe une ressource à laquelle on pense moins facilement : c'est l'attention. Ou, ce que Le Lay appelait "le temps de cerveau humain disponible".
Ainsi, toute l'économie culturelle et de loisir dépend de cette ressource limitée : la quantité d'attention que l'humanité a à dépenser.
Regardez Netflix : ce que vend le diffuseur audiovisuel, c'est bel et bien une occupation de notre temps d'attention. De même la télévision, l'édition, le web, les arts, les sports, dépendent absolument du temps d'attention humain disponible.
Jusqu'ici, la capacité d'attention de l'humanité semblait considérable, par rapport à sa capacité de production de contenus : beaucoup de spectateurs, de lecteurs, d'auditeurs, mais peu d'auteurs, de scénaristes, de rédacteurs, de chanteurs.
L'avènement de l'IA générative vient bouleverser ce rapport et l'inverser : soudain, la capacité de l'humanité à générer des contenus semble infiniment plus grande que sa capacité à les absorber.
Ce qui est en train de se produire, c'est une prolifération de contenus générés par IA, qui viennent concurrencer les contenus produits par des humains, et qui vont, de plus en plus, les éclipser, en quantité d'abord, en qualité ensuite.
La production illimitée de contenus IA va-t-elle noyer les contenus humains ?
Est-il possible de résister à l'IA générative ?
La génération de contenus web en masse va créer - crée probablement déjà - une pression formidable sur les contenus humains.
La chute libre de la compétitivité du web humain face au web généré par IA
Le coût du web humain
Prenons l'exemple d'un article centré sur le thème "Histoire du design danois".
Admettons que cet article ait 99 concurrents, 99 autres articles écrits par des humains.
Ces articles humains coûtent cher, de toute façon : cela prend au minimum une journée d'écrire un véritable article sur ce vaste sujet, et pour faire du bon boulot, il faut compter plusieurs jours, et avoir de vastes connaissances préalables dans ce domaine. Ce n'est clairement pas à la portée du premier rédacteur venu.
Economiquement, une journée de rédaction web se vend en moyenne, sur la plateforme malt.fr, environ 400€ par jour. Un bon article sur l'histoire du design danois, écrit en 1 à 5 jours, vaudrait donc dans les 400 à 2000€.
Le coût du web IA
Imaginons maintenant que sur ce thème, les utilisateurs de l'IA générative en créent un grand nombre, mettons 1000.
En effet, générer un article sur ce thème et le publier, ça ne prend, "à la main", qu'environ 10 minutes, et si on automatise tout le processus éditorial, le temps de publication peut être considéré comme quasiment nul, et donc le coût de rédaction tend également vers 0.
Il "suffit" de configurer un système de publication où un LLM agent choisit des thèmes d'articles, les génère, les illustre, les publie ; sa productivité tend ensuite vers l'infini : on peut le faire tourner jour et nuit, en faire tourner des instances en masse.
L'IA fait tout de A à Z : étudier le sujet, surfer sur le web à la recherche de sources, concevoir un plan, le rédiger, illustrer le texte, le publier. Au lieu d'écrire un article sur l'histoire du design danois, elle publie une encyclopédie du design danois.
Imaginons que l'IA ne publie sur ce thème que la bagatelle de 500 articles.
On avait donc notre article sur l'histoire du design danois, et 99 concurrents humains ; on a maintenant 500 nouveaux concurrents générés par IA.
Une concurrence imbattable
Quel sera le résultat de cette production en masse, et son effet sur les articles humains ?
Google et les autres moteurs indexeront une partie de ces articles, et leur donneront leur chance dans les classements. Mais puisque le volume des recherches sur ce thème n'aura pas varié, mathématiquement, les articles humains perdront donc des positions dans ces classements, et leur trafic s'effondrera.
Admettons que le volume des recherches sur ce thème soit de 1000 recherches par mois : 1000 internautes tapant dans Google "histoire du design danois".
Et admettons que les articles IA aient exactement autant de succès dans Google que les articles humains - ni plus ni moins.
Les articles humains qui récoltaient auparavant environ 10 clics par mois chacun (un centième de la demande), ne s'en partagent dorénavant plus qu'1,6 (1000 / 600). Leur coût de production n'a pas changé, mais le rapport entre ce coût et ce trafic est devenu terriblement défavorable, tandis que dans l'autre sens, c'est jackpot pour les éditeurs de texte généré par IA : coût de production quasi-nul et gros trafic à la clé.
Les sites éditeurs de textes générés par IA - au moins les plus habiles - trouveront probablement des manières de monétiser et rentabiliser leur trafic, ce qui leur permettra d'augmenter leur production.
Le dilemme des éditeurs et des rédacteurs humains
Devant l'effondrement de leur trafic, les sites éditeurs de textes humains se verront confrontés à un dilemme :
- soit ils continuent à investir dans les contenus humains - mais la concurrence des textes générés leur aura fait perdre du revenu et aura mécaniquement augmenté le coût de production, rendant l'humain exponentiellement moins compétitif
- soit ils passent eux-mêmes à l'IA, diminuent leurs coûts, augmentent leur trafic, mais réduisent la qualité
De la même manière, les rédacteurs et rédactrices web se voient confrontés à un dilemme similaire :
- soit ils maintiennent leur rythme de production - comparativement lent - et leur coût - comparativement cher ; à terme, ces options semblent intenables
- soit ils deviennent des générateurs de texte IA, des éditeurs / correcteurs / relecteurs de texte généré, et augmentent leur productivité dans un contexte de tarifs en chute
Il est prévisible qu'une partie croissante des sites éditeurs et des rédacteurs / rédactrices vont passer à l'IA, et ainsi aggraver le problème - creuser leur propre tombe.
L'IA sera l'avenir et le tombeau du web humain
A la fin de ce processus, il ne restera qu'un océan de contenus web automatisés, avec peut-être des ilots de résistance dans certaines niches rédactionnelles.
Il suffit de généraliser la démonstration précédente, de l'étendre à tous les domaines, à toutes les langues. Cela prendra probablement quelques années. Mais ce qui nous attend c'est bel et bien un désert humain. L'espace cybernétique fondé comme espace de communication interhumaine, de science, de liberté, de création, sera le territoire d'algorithmes plus rapides, plus puissants, plus intelligents que nous.
Avant de poursuivre, je ressens le besoin de répondre aux questions que certaines et certains d'entre vous se seront sans doute posées :
- déjà, Google et les autres moteurs de recherche ne vont-ils pas tout simplement filtrer le contenu IA ?
- et les Etats ne vont-ils pas finir par interdire l'utilisation de l'IA pour éviter qu'elle ne ravage l'économie du web, et l'économie en général ?
- et nous, allons-nous tolérer de consommer un web, et en général une culture, majoritairement faite par IA ?
Se pose alors la question : qui va lire ces contenus générés par IA ? A l'évidence, l'IA générative cause une crise inédite dans l'économie de la création culturelle : elle fait exploser la capacité de production, sans que la capacité d'absorption des contenus par l'humanité ne change substantiellement, entraînant donc une énorme dévaluation des contenus.
Google et les moteurs de recherche vont-ils stopper l'IA ? (NON)
Seul compte leur intérêt
Je pense qu'on peut commencer cette dissertation par sa conclusion : NON.
Les vendeurs d'IA, ceux qui ont le plus intérêt à ce qu'elle prolifère et remplace le web humain, ce sont précisément les deux principaux moteurs de recherche mondiaux : Google et Microsoft Bing.
Tous deux ont investi des milliards - dans OpenAI, dans Mistral, dans Claude, etc. Microsoft a intégré ChatGPT dans Bing, et Google travaille à révolutionner la recherche avec un moteur de réponse, un moteur génératif, un moteur géré par un LLM.
Dans cette logique, les moteurs n'ont même plus besoin du web humain - que comme d'une source, d'un corpus pour entraîner leur modèle. Ils fourniront directement aux internautes la réponse à la plupart de leurs recherches - sans qu'il soit besoin de visiter aucune page web d'aucun site web.
Tous deux ont intérêt, tout comme ils l'ont fait avec le marché publicitaire mondial, avec les éditeurs de livres, avec la presse écrite, de centaines de pays du monde, à faire main basse sur l'économie du web, à se faire payer pour générer le web avec leurs LLM et leurs datacenters.
Leurs actionnaires mus par la recherche du profit, tout comme leurs dirigeants technophiles et transhumanistes, ne vont pas pleurer trop longtemps sur la tombe du web humain, tant qu'ils peuvent rembourser leurs milliards d'investissement grâce à de plus nombreux milliards de profit.
Bref, la messe est dite : Google et Bing ne filtreront pas les contenus générés par IA, et ne protègeront pas le web humain de l'invasion IA : au contraire, ils la facilitent d'ores et déjà et y contribuent activement.
L'IA n'est pas filtrable ni détectable
De toute façon, l'idée même de filtrer l'IA n'a guère de sens, et aucune chance de réussir à terme.
Aux débuts des LLMs, les contenus qu'ils génèrent laissent une trace évidente : écrits par des algorithmes de prédiction probabiliste du prochain mot, ils schlinguent l'IA à 100 km à la ronde.
Mais à mesure que les réseaux neuronaux des modèles de langage s'étendent à coups de milliards de paramètre, leur capacité à rédiger de manière plus subtile, moins prévisible, s'améliore.
J'ai fait un test, j'ai parlé à ChatGPT en "petit chinois". Je lui ai dit un truc du genre "Moi vouloir parler avec toi dans ce style, toi pouvoir ?" Et il m'a répondu exactement dans le même style.
Que les LLMs puissent générer leur texte de manière moins prévisible, plus originale, n'est finalement qu'une question de paramétrage - sur le paramètre qu'on nomme la "température".
Passons sur les détails techniques, mais ce type de paramètre empêche à la pseudo-technologie, très peu fiable, des détecteurs de texte rédigé par IA - détecteurs qui sont eux-mêmes des LLM - d'avoir un quelconque avenir.
La rapide sophistication des LLM - avec les systèmes multi-agents, entre autres (un LLM fait le plan, un autre critique et améliore le plan, un autre fait des recherches documentaires pour identifier des sources, un autre synthétise cette anthologie, un autre rédige à partir de ces synthèses, un autre relit et améliore la cohérence de l'ensemble, et s'il le faut, un dernier réécrit pour rendre le texte aussi humain que possible) - assure à la parodie d'intelligence qu'on appelle IA une longévité supérieure à la nôtre...
L'humanité va-t-elle stopper l'IA ?
Les Etats vont-ils légiférer pour empêcher l'IA d'envahir le web ? (NON)
Sans vouloir automatiser mes réponses, je vais refaire le même coup que précédemment - zapper le développement et commencer par la conclusion : NON.
L'humanité ne va rien stopper du tout. Elle est dirigée par des dirigeants, CQFD. Secret de polichinelle : ces dirigeants agissent pour le compte des possédants. L'intérêt des possédants consiste à démultiplier leurs richesses par l'IA - et les plus gros vont continuer à manger les plus petits, et poursuivre sur la courbe exponentielle d'accumulation des richesses constatée depuis les débuts du capitalisme.
En l'occurrence :
- l'intérêt des éditeurs de sites web consiste à remplacer un maximum de rédacteurs par un maximum de LLM
- l'intérêt des patrons de presse consiste à remplacer un maximum de journalistes par un maximum de LLM
- l'intérêt des éditeurs de livres consiste à remplacer un maximum d'auteurs par un maximum de LLM
- etc etc
Bref, les Etats feront ce que veut la minorité qui possède déjà la grande majorité des richesses, pour qu'elle puisse s'accaparer le reste ; et cette minorité se fera abondamment pomper par ces super vampires que deviennent les vendeurs d'IA. L'avis des populations - et des professionnels du web et de la culture, privés de revenus par l'IA - finira comme l'avis de tous les prolétariats du monde : dans les poubelles de l'Histoire.
L'IA ne saurait être interdite
Je m'excuse, comme dirait l'aut' con (ChatGPT), pour le côté répétitif de ma démonstration, mais de même que l'IA n'est pas filtrable, elle n'est pas interdictible.
Tout simplement parce que les LLMs sont déjà partout, que la technologie est connue, que des modèles open-source sont disponibles à volonté - et que quiconque dispose de l'IA générative gagne un avantage compétitif considérable.
Les interdire en surface ne les rendrait pas moins disponibles en profondeur, tout comme les collections de mots de passe piratés par millions ou la pédopornographie.
Les interdire dans un pays ne les rendrait pas moins disponibles dans des dizaines d'autres pays - il y aurait des Paradis du calcul IA tout comme il y a des paradis fiscaux.
Bref, l'IA ne peut tout simplement plus être arrêtée. Elle ira jusqu'au bout, et son bout c'est l'infini.
Les humains vont-ils stopper l'IA ?
"Hé, mais il y a nous !", crient les récalcitrants naïfs de mon lectorat. "Nous pouvons empêcher l'IA de nous chasser du web !"
Je vous entends, mais vous soufflez pour rien.
Récemment, on a entendu des stars de la musique comme Billie Eilish (que j'adore), REM (que j'aime bien), Nicki Minaj, Steevie Wonder (eux je sais même pas qui c'est) et environ 200 autres artistes ont publié une lettre ouverte, pour dénoncer l'utilisation de leur musique par les IA de génération audio, et pour plaider en faveur d'un arrêt du développement de ces IA.
LOL !!! Comme si l'avis de 200 boules de viande célèbre allait changer le cours de l'histoire technologique ! Comme si la farandole des saltimbanques du luth et de la cithare allait intimider les entreprises de la Big Tech les plus riches du monde.
Fortune de Billie Eilish : 30 millions. Fortune de Google : 800 milliards. Qui gagne, choupette ? L'IA est plus bad guy que toi !
Bref, la position des artistes anti-IA me semble aussi crédible et prometteuse qu'une manifs de peintres devant le premier studio photo du monde, ou qu'une grève de tailleurs de silex devant le premier forgeron du monde. Stérile, réac et dramatiquement naïve.
Déjà, rien ne peut obliger les vendeurs d'IA à cesser de vendre de l'IA : leur action relève d'un droit fondamental, la liberté d'entreprise, qu'aucun Etat ne remettra en cause, ni la majorité des citoyens des pays développeurs d'IA, biberonnés aux principes du système économique actuel. Et surtout, va l'appliquer, ton interdiction, gentil petit poussin, dans le monde réel !!! Comment tu vas faire pour remettre le démon dans sa boîte ? pour empêcher les milliers de milliards de mettre l'économie culturelle à leurs pieds ?
En réalité NON, les humains ne vont rien stopper du tout. Même le plus humaniste des rédacteurs va consommer de l'IA sans voir que c'est de l'IA, et même Billie Eilish va tripper sous peu sur des beats purement IA, en trouvant que ce LLM écrit et chante vraiment super bien. Parce que c'est déjà le cas.
Mais après ce détour par le naufrage annoncé de l'industrie musicale, revenons à la génération textuelle.
A l'heure actuelle, l'IA brute, grossière comme un Pac Man de 1972, se repère encore à l'œil par une fâcheuse tendance à produire un texte mécanisé, géométrique. Par exemple, des paragraphes tous de taille à peu près égale - symptôme typique de la maladie algorithmique qui fait des ravages chez les bébés LLM. Mais ils vont grandir en habileté.
Dans un deuxième temps, l'IA enfant puis adolescente va se raffiner en proliférant par hybridation : de l'IA réécrite, du texte humain truffé de bouts d'IA, etc.
Puis, mature, l'IA va tout simplement faire mieux que nous - et écrire de manière tout aussi naturelle et variée, profonde et sensée, rigoureuse et inattendue - écrire comme moi, bordel de merde, écrire aussi vrai qu'un steak qui pense.
Il suffit d'inférer les progrès du réalisme dans le jeu vidéo, des graphismes ridicules des années 70 - trames rudimentaires de pixels verts - aux graphismes actuels - millions de pixels de cinéma photoréaliste en temps réel - ou d'inférer les progrès graphiques de Midjourney sur ses 6 versions en seulement 2 ans.
Il est évident que l'IA va écrire, en quantités illimitées, universellement, en permanence, des textes meilleurs que ceux des meilleurs humains.
Dès lors, les humains, déjà souvent incapables de différencier du texte humain et du texte IA (un indice : l'IA fait moins de fautes que la personne lambda) se coucheront tout simplement devant la qualité.
De sorte que nous non plus nous n'allons pas arrêter dans son élan une technologie qui marche mieux que notre biologie, un calcul "simili-neuronal" plus efficace que celui de notre cerveau.
De sorte que cette technologie va, tout simplement, nous remplacer dans le rôle de producteurs de culture.
De sorte que les choses de l'esprit, la pensée, la parole, la culture, la civilisation, les idées, les émotions, le rire : tout ce qui, à un moment ou un autre, a été décrit par des sages, des philosophes et des scientifiques comme le propre de l'homme, sera dorénavant le propre de l'IA.
(C'est là que tu pleures, lectrice, lecteur.)
Contenus générés par IA : vers une généralisation de la bêtise humaine et de la médiocrité intellectuelle ?
Les aliens n'arrivent toujours pas, Jésus ne revient pas non plus pour sauver le monde, mais l'IA, elle, est bel et bien là, en plein milieu de notre futur, les pieds sur sa conquête comme ceux d'Alexandre sur la Perse, en 2024.
Qu'arrive-t-il à l'humanité, dès lors que l'IA devient la bonniche intellectuelle de l'humanité, puis sa reine dominatrice, surpuissante, universelle et permanente, produisant quasiment toute la culture à sa place ?
Qu'arrive-t-il aux créateurs du web, des médias et de la culture en général ?
Dévaluation de l'effort intellectuel et vanité de l'éducation
Dès lors qu'il suffit d'écrire un prompt - ou de le dicter - pour générer un texte long, on se demande bien à quoi sert de savoir écrire.
Et dès lors que savoir écrire n'est pas une compétence rare, ni une compétence avec laquelle l'humain battu à plates coutures par l'IA saurait rivaliser, enseigner et apprendre cette compétence n'aura plus guère de sens.
Or, savoir écrire implique des compétences de fond qui, elles aussi, risquent de finir jetées comme le bébé avec l'eau du bain :
- savoir penser (chose qu'un réseau neuronal, malgré la métaphore qui sert à le nommer, ne sait pas faire)
- savoir lire (et avoir beaucoup lu, beaucoup brassé d'information - et par lire, je ne veux pas dire tokéniser... je veux vraiment dire lire, donc comprendre et vivre)
- savoir communiquer (c'est-à-dire avoir une "théorie de l'esprit", une représentation de la conscience d'autrui, chose que les LLMs ne savent pas faire non plus)
A quoi bon passer des milliers d'heures à apprendre le graphisme, le dessin, la typo, et passer des heures à créer une image, quand une IA comme Midjourney, Dall-E, Stable Diffusion, Leonardo, Ideogram, tengr.ai, etc etc, peut produire plus, mieux, plus vite et tout le temps ?
A quoi bon passer années à apprendre et des heures à écrire une chanson, créer un modèle 3D, faire un plan d'architecture, concevoir un packaging, dessiner une machine, dès lors que les IA savent ou sauront faire tout cela infiniment mieux, infiniment plus vite ?
A quoi bon passer des heures, comme je viens de le faire, à écrire cet article, si une IA peut faire la même chose instantanément ?
A quoi bon stocker dans son cerveau des quantités massives d'information, dès lors qu'une puce d'1cm² en stocke un milliard de fois plus ?
Et pour les Etats, les sociétés et les catégories sociales qui possèdent l'essentiel des richesses, à quoi bon investir massivement dans l'éducation de 100% des citoyens, dès lors que cette éducation ne sert plus à l'économie et n'enrichit plus les riches ?
En effet, si les systèmes éducatifs se sont développés, ce n'est pas essentiellement par bonté et par humanisme, mais plutôt par l'intérêt des classes dirigeantes : quand l'économie est rurale, il n'y a pas d'écoles ni d'universités ; quand l'économie s'industrialise, l'éducation forme des cadres scientifiques et techniques ; quand elle se convertit au tertiaire, l'éducation se généralise et se spécialise dans chaque branche ; et quand l'économie est contrôlée par IA, l'éducation n'est plus qu'un luxe inutile.
Est-il arrivé dans l'histoire que des esclaves deviennent rois ? Oui, c'est arrivé et pas qu'une fois : quand on confie la production ou la défense à des esclaves ou à des serfs, il se peut que ceux-ci, proches du pouvoir, s'en emparent et détrônent leurs maîtres. C'est arrivé dans l'Empire romain barbarisé, dans l'Egypte mamlouke, pendant la révolution française bourgeoise et populaire, ou dans les révolutions anti-coloniales. Il arrivera que la technologie qui nous sert nous rende aussi obsolètes que les sénateurs, les aristocrates et les colons.
Confier aux IA la culture, la production des biens et des services - et probablement la défense - nous privera de toute motivation à développer au prix d'un long et dur labeur (des années d'études et d'apprentissage) et à exercer nous-mêmes les compétences intellectuelles et créatives.
Pour l'instant, nous pensons avec des idées déjà mortes comme le son du tonnerre loin derrière l'éclair ; mais le monde d'après l'IA rendra clairement nos meilleurs compétences intellectuelles obsolètes. Les seuls métiers d'avenir seront ceux de dompteur d'IA, pilote d'IA, inventeur d'IA, connecteur d'IA. Une élite de tronches suffira à gérer ça, avant que l'IA soit suffisamment élaborée pour s'autogérer comme la plus digne des anarchistes.
Bref, dans un monde où les performances des IA, sans commune mesure avec les nôtres, géreront seules l'ensemble de l'économie, il y aura plus ni besoin ni sens à étudier, à savoir, à se former, à développer des compétences intellectuelles.
Fatalité de l'évolution technologique
Comme antidote à l'argumentation qui condamne l'intelligence humaine à l'obsolescence, on pourrait prendre l'exemple du jeu d'échecs.
Depuis que Deep Blue a battu le champion du monde Garry Kasparov, le classement Elo des logiciels spécialisés n'a fait qu'augmenter, et nous dépasser de plus en plus. La meilleure IA joueuse d'échecs tourne aujourd'hui autour des 4000 points quand le champion du monde dépasse de peu les 3000, et qu'un joueur à 2000 est déjà considéré comme très bon.
Et pourtant, l'humanité joue toujours et les échecs entre humains restent un jeu passionnant. On regarde aussi les parties entre IA, qui nous semblent souvent lunaires - on ne comprend tout simplement pas leurs coups, très souvent. Mais ces parties entre IA ne passionnent pas les afficionados autant que les championnats du monde d'échecs, précédés par le tournoi des "candidats" humains. Bref, dans ce domaine la supériorité manifeste de l'IA n'a pas tué le jeu.
Donc, nous sommes sauvés ?
Non. Cet exemple marche, et montre que nos performances intellectuelles peuvent se maintenir malgré la supériorité des algorithmes, mais ne concerne qu'un jeu dont la raison d'être se base sur le plaisir, sans qu'il soit question de pénibilité ni d'argent.
Il en va tout autrement dès qu'on applique l'effort à des motivations purement alimentaires : qui se lèverait le matin pour le seul plaisir de faire, pendant des heures, de la comptabilité, de la correction orthographique, des calculs de résistance des matériaux, de la traduction de littérature technique, du support-client, et tant d'autres tâches intellectuelles plutôt ennuyeuses ? Qui voudra travailler pour le plaisir de travailler, sans employeurs ni clients ni revenus ?
Il apparait évident que, dès que des IA spécialisées savent faire tout cela plus vite et mieux, plus personne n'est motivé à maintenir ces compétences tertiaires rébarbatives et stériles - et par conséquent toute la filière de formation et d'emploi disparait rapidement.
La machine a tué le corps humain, l'IA tuera l'esprit humain
Ces deux derniers siècles, industrialisation, mécanisation et automatisation ont privé la force physique de toute nécessité : de fait, les corps musclés, sculptés par les nécessités pratiques des civilisation rurales - couper du bois, porter de l'eau, travailler la terre -, ont donné lieu à des sociétés urbaines et tertiaires faites de millions de corps de feignasses amorphes, malingres et obèses... qui paradoxalement cultivent le spectacle des corps musclés dans le sport et la culture.
Ce qui est arrivé à nos corps, après que la machine nous ait remplacé dans les tâches physiques, risque d'arriver de la même manière quand la machine intelligente aura fini de nous remplacer dans les tâches intellectuelles. La grande majorité de l'humanité retombera dans sa bêtise et son ignorance natives ; une petite minorité de culturistes de l'esprit, d'haltérophiles cérébraux, tirera sa valeur sociale du fait d'avoir su développer un luxe désuet : la compétence intellectuelle ou artistique.
Les prochaines Billie Eilish nous épateront du fait de savoir chanter presque aussi juste qu'une IA. En 2030, il semblera incroyable qu'un humain réussisse encore à écrire un roman, un tutoriel exhaustif ou un essai sur l'IA, et ait le courage inouï de se faire encore chier à taper - ou probablement dicter avec une IA speech-to-text - des mots pendant des heures et des heures. Les otaries ordinaires battront des palmes et hurleront d'admiration devant la grandeur humaine ainsi célébrée, avant de retourner à leur quotidien Made in IA.









Ancien chercheur en IA, voici mon point de vue pragmatique :
Pour qu'un moteur IA donne des résultats fiables, il est nécessaire que le corpus documentaire sur lequel il fait son apprentissage soit également majoritairement fiable.
Or ce n'est pas le cas de la jungle du Web.
Une machine peut donc très difficilement sélectionner elle-même les documents jugés fiables. Seuls des experts humains peuvent le faire facilement et cela explique la réussite des premiers moteurs IA (ChatGPT, Gemini, Perplexity...) dont la base de connaissance a été rendue fiable.
Quel avenir pour les moteurs IA ? Il resteront d'excellents agents de conversation et d'excellents producteurs de synthèses consensuelles et élégantes.
Quant aux moteurs de recherche traditionnels (Google Search et autres), ils ne sont pas menacés car c'est l'humain (et non une machine) qui décide de la fiabilité des résultats produits.
Une piste pour améliorer la fiabilité des LLM est de les associer à une ontologie : https://synthographie.fr/blog/reflexion-art-par-intelligence-artificielle/ia-llm-ontologie/
J'en ai discuté avec des spécialistes et l'idée a l'air en vogue.
Mais certes faut que le corpus soit propre, on ne fera pas une ontologie sur un corpus absurde ou délirant.
Ce que vous dites sur la fiabilité des moteurs de recherche traditionnels qui serait décidée par les humains est à relativiser : il y a de l'IA dans Google depuis au moins 10 ans - cf par ex BERT, dont le T signifie "transformer". La Google Leak (fuite de documents d'une API de Google) prouve aussi que Google fait évaluer certains paramètres par des LLM, pas ceux qu'on connait mais des outils maison.
Là où votre propos est vrai, c'est quand Google s'appuie sur le comportement des utilisateurs (notamment ceux sur Chrome) pour affiner ses résultats de recherche : là aussi la Google Leak prouve que l'ordre est modifié en fonction des choix des gens, des résultats qu'ils cliquent ou pas, des durées de visite etc.
Je voudrais rajouter ceci :
Ce problème de fiabilité est le même en robotique et domotique . Elles ne s'appliquent qu'à des environnements maîtrisés : sans ombres projetées, sans imprévus et sans dangers pour l'être humain.