Table des matières
Rappel des bases du marxisme
Marxisme économique et marxisme politique
Peu de gens aujourd'hui sur la planète se réclament encore du marxisme ; une théorie de l'économie et de la société qui n'en reste pas moins profondément juste.
En simplifiant, cette théorie affirme que :
- les personnes qui possèdent les moyens de production ( = le capital) finissent par posséder l'économie et contrôler la société sur tous les plans (politique, idéologique, culturel), en captant l'essentiel de la plus-value
- les personnes qui ne possèdent que leur force de travail ( = le prolétariat) sont vouées à lutter toute leur vie pour la renouveler, et à subir l'exploitation des personnes qui possèdent les moyens de production, sous peine de mourir privées de ressources
Ce qu'on nomme marxisme est en fait une double théorie :
- la théorie économique de l'inégalité du capital et du travail
- et la théorie politique conçue pour contredire ce que constate la théorie économique (cette théorie politique plaide pour un retournement dialectique du rapport de force entre le capital et le travail)
Politiquement, le marxisme a échoué partout où il est arrivé au pouvoir. La Chine actuelle n'a plus de marxiste que le nom, et l'institution du Parti Communiste, profondément traître à ses propres idées ; en réalité il s'agit d'une économie capitaliste dirigée par l'Etat.
Partout, le communisme a vécu sous forme d'une dictature qui n'a pas amené à l'égalité des ressources et au bonheur collectif, mais à l'oppression et à la ruine, tandis que les sociétés capitalistes assuraient un niveau de vie de plus en plus élevé (jusqu'à l'excès en comparaison des ressources naturelles) à des millions d'humain-e-s, et leur garantissaient un certain nombre de libertés fondamentales, comme celle d'élire leurs dirigeants.
La faillite planétaire du versant politique de la théorie marxiste a rendu son versant économique beaucoup moins populaire aujourd'hui qu'au cours du XXè siècle.
Pourtant, la justesse de cette théorie économique marxiste demeure intacte, même si d'autres processus sont à l'oeuvre.
Inégalités des richesses et redistribution
Ainsi, un article de LaTribune cite un rapport de la Banque de France, qui indique qu'actuellement,
les 10% des ménages les plus fortunés vivant en France possèdent 54% du patrimoine total, un chiffre stable depuis 2019. Ce rapport souligne aussi que la moitié des ménages vivant en France détiennent 95% du patrimoine total
Cette inégalité flagrante confirme en partie l'analyste marxiste.
Mais un rapport de l'INSEE rappelait, lui, que la situation était plus inégalitaire encore au début du XXè siècle :
Tout au long du 19e siècle et jusqu’en 1914, un extrême niveau de concentration du patrimoine perdure. Les 10 % les plus riches détiennent près de 80 % du patrimoine total, les 90 % les plus pauvres se partageant le reste du patrimoine.
Entre 1914 et 2024, la part des 10% les plus riches s'est donc réduite, passant de 90% à 54% du patrimoine total. On peut y voir une contradiction du marxisme, ou y voir précisément la marque du marxisme politique : la pression des électorats communiste et socialiste (en partie en phase avec le marxisme économique) a permis de mettre en oeuvre des politiques publiques de redistribution des richesses, qui ont elles-mêmes permis de réduire les inégalités. Celles-ci sont reparties à la hausse dans les années 80 dans les sociétés occidentales, précisément au moment où le marxisme politique faiblissait avant de disparaitre dans le naufrage de l'URSS, tandis que le néo-libéralisme anglo-américain triomphait.
Bref, je ne compte pas rédiger tout un cours d'économie et de politique, mais faire le parallèle avec le développement de l'IA.
La puissance de calcul est-elle le nouveau capital ?
L'équation marxiste de la production, et l'oubli des ressources naturelles et de l'énergie
L'économie selon Karl Marx a eu le défaut de réduire l'équation à 2 facteurs :
Capital x Travail = Production
Au 19è siècle, Karl Marx n'avait connaissance d'aucune limitation des ressources naturelles, et n'a donc pas jugé bon d'en tenir compte - même si la grande énergie de l'époque, le charbon de la première révolution industrielle, a commencé bien vite à se raréfier dans les principaux pays qui l'exploitaient, comme la Grande-Bretagne, la France, et l'Allemagne.
L'énergie a été considérée comme un bien parmi d'autres de l'économie, produit par le capital et le travail : le charbon par exemple serait le fruit de l'investissement du propriétaire de la mine, et du travail des mineurs.
Mais il y a là, on le comprend mieux aujourd'hui, une erreur fondamentale. Comme l'a démontré Jean-Marc Jancovici, l'énergie n'est pas juste un produit de l'économie, elle en est une condition fondamentale. Tout l'argent et tout le travail du XIXè siècle et du XXè, n'auraient tout simplement quasiment rien produit sans le charbon, le gaz et le pétrole. Une giga-usine pleine d'ouvriers mais sans énergie pour faire tourner les machines ne produit rien.
De la même manière, l'économie d'aujourd'hui ne se fait pas seulement avec de l'argent, du travail et de l'énergie : l'économie consomme des quantités faramineuses de ressources limitées, de plus en plus nombreuses à s'épuiser ; or, sans les terres rares, des pans entiers de l'économie s'effondrent : l'informatique et l'électronique, le nucléaire, l'aérospatiale, l'automobile, mais aussi les machines-outils donc une grande partie de l'industrie. Sans certains matériaux devenus rares, on ne peut plus produire les machines qui produisent l'essentiel des biens.
Aujourd'hui donc, on peut dire que l'équation de base d'une économie s'écrit ainsi :
Ressources (Energies + Matériaux) x Capital x Travail = Production
La redéfinition de la production à l'ère de l'IA
Or, le développement de l'intelligence artificielle change encore la donne.
Entraînant d'énormes gains de productivité, baissant fortement le coût du travail, l'IA a le pouvoir de transformer l'économie en profondeur, et de rendre obsolète toute entreprise qui ne l'utiliserait pas (ses produits deviendraient hors de prix). Dès lors, la puissance de calcul devient comme l'énergie une nouvelle condition fondamentale de l'économie, et pas juste un produit parmi d'autres.
Partons de quelques évidences :
- la ressource principale utilisée par l'IA est la puissance de calcul, dans des quantités bien supérieures à celles de l'informatique traditionnelle
- les entreprises et autres entités capables de mobiliser une telle puissance de calcul existent en très petit nombre (OpenAI, Meta, Google, Anthropic, Mistral AI, Stable Diffusion, Midjourney...)
De là, le monde se divise dorénavant en 3 catégories :
- les entreprises ayant les moyens financiers de mobiliser d'énormes puissances de calcul pour créer des IA
- les entreprises et les personnes réduites au rôle d'utilisateurs passifs des IA
- les entreprises et les personnes incapables de bénéficier des services des IA (trop pauvres pour posséder les appareils ou payer les abonnements, par exemple)
Or, cette répartition rappelle fortement celle entre le capital et le travail, la classe possédante et le prolétariat, de la théorie marxiste.
Si l'IA parvient à s'infiltrer dans l'économie en procurant aux entreprises qui la mettent en oeuvre un avantage compétitif, alors les revenus de l'oligopole qui contrôle les modèles d'IA exploseront, permettant à ces entreprises d'acquérir une part croissante de l'économie, dans un modèle d'intégration verticale et horizontale comme ceux d'Amazon ou d'Apple.
Un ultracapitalisme tuant le capital et le travail
Pour l'heure, la révolution de l'IA ne fait que commencer, mais projetons-nous à un stade plus avancé de l'économie, quand toutes les tâches intellectuelles et physiques qu'on peut réaliser auront de fait été prises en charge par l'IA.
A ce stade :
- les IA expertes en médecine dépassent de beaucoup le niveau des médecins humains, et ces IA captent les revenus mondiaux de la médecine
- les IA expertes en droit dépassent de beaucoup le niveau des avocats et juges humains, et ces IA captent les revenus mondiaux du droit
- les IA expertes en agriculture dépassent de beaucoup le niveau des agriculteurs, et ces IA captent les revenus mondiaux de l'agriculture
- les IA expertes en conduite de véhicules dépassent de beaucoup le niveau des taxis, vtc, chauffeurs routiers, conducteurs de train, capitaines, pilotes etc, et ces IA captent les revenus mondiaux du transport
- etc etc
Cette évolution se fera par étapes : par exemple,
- d'abord les médecins auront à payer l'abonnement d'IA expertes plus efficaces qu'eux, accélérant leur productivité et réduisant leur nombre
- puis l'excellence médicale des IA étant universellement reconnue et acceptée, et les automates anthropomorphes suffisamment convaincants, les médecins restants seront remplacés en totalité
- dès lors tous les revenus de la médecine iront non plus à des millions de médecins et autres professions médicales, mais aux quelques propriétaires des modèles d'IA les plus performants.
Un tel scénario n'est pour l'instant pas réaliste : j'ai montré que la plupart des métiers actuels ne peuvent que peu ou pas être automatisés par IA ; mais il pourrait le devenir sous peu, notamment si l'IA parvient à produire des capacités de type "superintelligence" ou "AGI / Artificial General Intelligence", et si elle s'associe à toutes sortes d'automates.
Ainsi, une part croissante des profits de l'économie, tendant vers la totalité, est captée par quelques géants de l'IA, aboutissant à paupériser massivement des milliards d'humains privés d'emploi par les performances inégalables des superintelligences.
A ce stade, le calcul est effectivement devenu la principale ressource motrice vitale de l'économie.
Ainsi, les deux facteurs classiques du marxisme économique, capital et travail, sont profondément chamboulés à l'ère de l'IA :
- d'une part, l'essentiel des capitalistes et des bourgeois du monde entier sont rapidement ruinés, puisqu'ils ne sont au mieux que des utilisateurs de l'IA, incapables de rivaliser en puissance de calcul avec les géants fournisseurs de modèles ; le capital n'est plus compétitif en soi, et même de fortes sommes ne peuvent plus rivaliser avec les dizaines de milliards nécessaires pour créer un modèle d'IA : à l'ère de l'IA, avec 1 milliard d'euros vous êtes beaucoup trop pauvre pour rivaliser avec OpenAI, Google, Meta etc.
- d'autre part, l'essentiel du travail est effectué par des machines, des automates, et non par des humains ou des animaux ; aboutissant à totalement exclure du marché du travail l'ancien prolétariat, et sa partie "embourgeoisée" (la classe moyenne et même la classe supérieure) ; invalidant du même coup le concept de prolétariat en le vidant de sa substance : on ne peut pas dire qu'une machine est "exploitée" dans le même sens qu'un ouvrier agricole ou industriel ou un employé tertiaire.
A l'ère de l'IA, il n'y a plus de patrons ni de cadres ni d'ouvriers ni d'employés, il n'y a que des IA et des machines automatiques, les quelques entreprises qui les possèdent et le reste de l'humanité exclue de la production et réduite à la consommation. Il ne s'agit pas d'un prolétariat puisque cette humanité rendue inutile par l'IA ne participe plus au marché du travail (même au sens de chômeur, puisque pour être chômeur il faut être employable, compétitif), tout comme les ânes et les chevaux ne participent plus à l'économie du transport depuis le passage de celle-ci aux énergies fossiles puis électriques.
Le capital change également de nature, puisqu'une minorité d'acteurs accapare l'essentiel du capital mondial. Il ne s'agirait plus de 10% de la population possédant 90% des richesses, mais bien d'1 millionième possédant quasiment 100%.
A l'ère de l'IA, l'équation de l'économie devient donc :
Ressources naturelles x Puissance de calcul (modèles et automates) = Production
Les humains n'y participent plus qu'en tant que consommateurs.
Au nombre des facteurs limitant la production, on comptera certes toujours les matériaux et l'énergie, seuls capables de ralentir ou d'arrêter la progression de la puissance de calcul.
Vers un communisme de l'IA ?
La division du monde entre l'oligopole des entreprises détentrices de l'essentiel de la puissance de calcul nécessaire à l'économie propulsée par IA, et le reste de l'humanité massivement dépourvue de toute puissance de calcul compétitive, risque fort d'engendrer les mêmes conséquences que la division industrielle du monde entre la bourgeoisie et le prolétariat.
A savoir des conflits politiques, une pression constante et finalement un rééquilibrage.
Parce qu'évidemment, l'humanité n'est pas vouée à voir les géants de l'IA s'emparer de l'économie mondiale sans rien faire.
Dans les démocraties, la chute programmée du taux d'emploi donc des revenus individuels va forcément aboutir à la mise en place d'une forme de revenu universel - de redistribution des profits accaparés par les propriétaires des moyens de production. Dès que les populations commenceront à perdre leurs revenus du fait de l'IA, des revendications de type taxation voire nationalisation de la puissance de calcul et redistribution des richesses produites par IA apparaîtront.
Dans les Etats autoritaires et dirigistes, il y a fort à parier que les dirigeants ne voient pas non plus d'un bon œil l'IA les priver de pouvoir économique, et qu'ils réagissent par l'interdiction (vaine) puis la taxation et la redistribution des richesses produites par IA.
Un scénario capitaliste, où l'oligopole des propriétaires de l'IA règnerait sur l'humanité oisive, n'est pas plausible dès lors que la puissance démocratique et physique du nombre interdirait une telle situation (sauf à imaginer un régime de terreur organisé par les propriétaires de l'IA). Le plus probable est que l'IA soit nationalisée, et même internationalisée : considérée comme un bien public, propriété collective de l'humanité.
La perte de sens de la vie suite à la dévalorisation totale du travail humain face à la puissance productive incommensurablement plus grande de l'IA, pourrait bien être le coup - moral plus qu'économique - le plus dur porté à l'humanité par l'IA. Le travail jouait en effet un rôle économique et social structurant ; une fois celui-ci monopolisé par les automates intelligents, les milliards d'individus se retrouvent "égalisés" par les nouvelles conditions de production, ce qui aboutit paradoxalement à une forme de "société sans classes".
Mais l'être humain étant une espèce historiquement hiérarchique, il est aussi possible que les inégalités se reforment sur d'autres bases que l'argent.








